Jeudi 13 mars 2008
Monseigneur André Dupleix
Chaque jour qui se lève
Editions Anne Sigier

Dom Guillaume
~ Abbé du Mont des Cats ~
accueille Monseigneur Dupleix.
Chaque jour qui se lève ou :
Veilleurs et témoins au cœur du monde…
Si j’ai accepté d’intervenir sur l’invitation d’Anne-Catherine Delbarre, c’est moins pour présenter l’ouvrage qui a donné son titre à cette intervention que pour vous faire
partager les convictions profondes et les motivations qui me conduisent à écrire ainsi. Au fond, parmi de nombreux autres formes d’expression ou de témoignage, d’autres types de paroles, écrites
ou orales, à perspective ou culturelle ou pastorale, pourquoi être resté fidèle à cette forme spécifique que représente le billet ou la chronique ?
Tout simplement parce que, depuis plus de vingt années - mon premier billet remontant à octobre 1987 - j’ai trouvé dans ce mode d’expression relayé par le papier ou par les
ondes, une façon de plonger mon regard sans réserve et de me rendre présent au cœur battant du monde, d’y déchiffrer, jusque dans les plus violents contrastes, des lueurs d’espérance.
Des signes de cette liberté que l’on n’enferme pas, que l’on n’aligne pas.
Etre un observateur attentif de tout ce qui se joue aujourd’hui dans le monde, à tous niveaux et sans exception. Ne pas avoir peur, si nous sommes fidèles non seulement à la nature
mais à la lettre de l’Evangile, de nous confronter à la réalité. Pas uniquement dans le monde rassurant et la chaleur de nos communautés, mais là où vivent, attendent et souvent crient de plus en
plus d’hommes et de femmes qui ne partagent pas notre foi et sont pourtant au coude à coude avec nous, pour construire l’avenir ou pour barrer la route à la fatalité, au découragement ou au
désespoir.
Je mettrai volontiers en exergue quelques lignes de l’un de mes maîtres en écriture, Jean Sulivan, ce prêtre écrivain, qui a, lui aussi – outre plusieurs ouvrages remarquablement
écrits - pratiqué le bloc-notes ou la chronique, pour transmettre le souffle qu’il recevait, la confiance qui était la sienne jusque dans la rudesse prophétique de certaines de ses
interpellations :
« Libres, on ne l’est jamais, on le devient malgré les circonstances extérieures quand on communie à la source vive dans les profondeurs de nous-mêmes, là où il n’y a ni
mal ni mort, où l’éternité affleure, où règne la paix au sein même de la souffrance… Le feu central existe. La seule chose vraiment étonnante dans le monde est celle-ci : les hommes qui sont
capables de désintéressement, les mystiques et les saints, toutes les petites gens qui éclairent et réchauffent autour d’eux et qui sont les témoins du Saint-Esprit, sans même le savoir… (Bloc
Notes)
Tel est le véritable sens de ce jour qui se lève… à quoi j’ajouterai en forme de sous-titre : « Veilleurs et témoins au cœur du monde »… Ma réflexion suivra
globalement les grands axes autour desquels se sont répartis les différents billets. Ces axes sont au nombre de sept – rassurez-vous ce seront de brefs points de repères – > Une Parole engagée
> Vivre au fils des jours > Des yeux ouverts sur le monde > Au nom de l’Evangile > La célébration de la foi > De la singularité catholique > Quelques figures marquantes.
1. Une parole engagée. L’écriture est une forme de parole. La parole écrite. Mais ce qui importe c’est précisément que cette forme de parole traduise, à sa
façon, le fond de ce que nous sommes. Qu’elle soit libre cette parole, parce nous pouvons dire, nous chrétiens, qu’elle procède du souffle originel. Ce souffle qui nous a faits à l’image de Dieu,
à peine moindre que lui, dit le psaume huitième : A peine le fis-tu moindre qu’un Dieu, le couronnant de gloire et de splendeur… (Ps 8,5). Dieu est créateur par sa
Parole : Au commencement Dieu dit… Et l’Univers fut lancé dans sa course et son évolution. Cette Parole, dont la Lettre aux Hébreux nous dit qu’elle est
vivante… énergique et plus tranchante qu'aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu'à diviser âme et esprit, articulations et moelles.
Elle passe au crible les mouvements et les pensées du cœur. (He 4,12).
Si le Christ est Parole de Dieu et si nous sommes disciples du Christ, nous sommes des hommes et des femmes, appelés à la liberté et témoins de cette
liberté par nos propres paroles. Si j’insiste d’abord sur ce point, c’est que je considère toute forme d’écriture comme un véritable engagement au service de la société.
Ecrire pour vivre. Il ne s’agit pas d’entendre ici l’écriture comme un moyen d’obtenir les ressources quotidiennes élémentaires mais plutôt comme
une façon privilégiée, une nécessité impérieusement ressentie, de débusquer et de dévoiler, d’exprimer et de faire partager la vie en ce qu’elle a de plus secret, échappant au regard superficiel
ou à une existence préformatée.
Les écrivains ont des visages multiples, comme sont multiples les méthodes d’écriture, les habitudes et les rites. Mais ce qui leur est commun bien souvent, c’est la volonté de
creuser, de chercher, d’avancer, d’ouvrir des voies la plupart du temps imprévues. En un mot d’être créateurs et, en ce sens, d’appartenir de plain-pied – ou de plain- cœur… – à l’univers
des artistes. Un univers beaucoup plus vaste que l’on croit.
Romancier, poète, essayiste, philosophe ou historien, l’écrivain, s’il n’est pas déterminé par des intérêts idéologiques ou partisans, nous fait accéder aux zones secrètes de la
nature humaine, là où jaillissent la source de tout langage et la véritable conscience de soi. Nous sommes alors aux antipodes des logiques mondaines ou des absurdes dialectiques de domination.
Et l’auteur est livré, de par son propre fait, à une sorte de combat qu’il conduit à partager, où il apparaît dans sa fragilité et sa solitude, face aux cuirasses des puissants de ce monde,
seulement manifesté par le souffle de régénération et l’audace qui l’habitent. Loin des vues à courts termes et des projets réducteurs. Loin des dogmes figés d’une esthétique repliée sur
elle-même ou des succédanés de la beauté.
Comme l’artiste, l’écrivain nous rappelle que tout être humain est structurellement un créateur avant d’être un exécutant ou un répétiteur.
Mais cela suppose qu’il soit reconnu comme un véritable partenaire dans les évolutions présentes et à venir de nos sociétés. Et que, souvent écartelé et soumis à tant de pressions
matérielles et humaines, il trouve l’indispensable temps de réflexion et les moyens d’élaborer son œuvre…
A travers les innombrables formes que peut prendre l’écriture, il y a quelque chose du souffle créateur. Chacun de nous, quel qu’il soit et quel que soit son niveau, peut écrire -
depuis les mots les plus simples jetés sur la feuille blanche jusqu’aux textes les plus élaborés. Mais si la Parole est créatrice nous savons également combien nos paroles peuvent
être destructrices. Pas seulement démobilisantes. Toute parole, tout écrit dès qu’ils sont libres et engagés ont quelque chose de démobilisant. Les prophètes de tout temps ont changé quelque
chose à force de bousculer les idées toutes faites ou les préjugés qui enferment. Mais, face à des paroles ou à des écrits véritablement destructeurs et qui n’indiquent plus ni le sens ni le
chemin, notre responsabilité est accrue de transmettre ce souffle de vie et d’espérance que la Parole vivante de Dieu ne cesse d’inscrire en nous.
2. Vivre au fil des jours. J’ai toujours été
attentif – peut-être en raison de ma sensibilité artistique – à toutes les résonnances de la vie quotidienne, à l’épaisseur et à la densité autant qu’aux échos intérieurs de chaque personne
croisée ou rencontrée. Comment ne pas évoquer, ici et avant tout, ce que fut le comportement de Jésus, son attention à chacun, son amour, sa compassion, son pardon, sa proximité surtout des plus
démunis ? La foi ne nous déracine pas. Elle ne fait pas de nous des adversaires du monde. Nous ne sommes pas des nostalgiques de l’au-delà, simples passagers en transit dans le monde. Bien
au contraire, cette vie de tous les jours, jusque dans ses heures les plus éprouvantes, prend et garde une valeur infinie.
Je privilégierai volontiers deux convictions – qui furent d’ailleurs l’objet de billets - chaque instant est une éternité et garder confiance…..
Nous ne prenons peut-être pas suffisamment le temps de percevoir et de goûter l’instant, chaque instant le plus simple, le plus ordinaire. Ce rapport aux choses et
aux personnes, qui revient pourtant, si souvent, comme un leitmotiv, dans nos échanges. Certes, il y a dans nos existences, des temps exceptionnels, qu’ils soient de joie ou de souffrance, de
plaisir ou de douleur. Il y a le temps festif et le temps des grandes résistances. Mais que faisons-nous du temps ordinaire ? Ces milliers d’heures vécues au quotidien qui se ressemblent et
qui font que nous nous ressemblons, qui que nous soyons par ailleurs. Instants apparemment sans couleur particulière, sans saveur, habitués que nous sommes à la rapidité ou au clinquant, à
l’éblouissant ou au bruyant.
Je crois que, pour toute une partie de notre vie, nous passons à côté de richesses infinies qui sont à notre porte. A condition que nous sachions, non pas fuir mais
savourer l’instant, comme une traversée lumineuse et un appel à mesurer cette mystérieuse grandeur inscrite au plus profond de nous-mêmes. A condition de ne pas craindre le silence ou
l’immobilité. Oui, chaque instant est une éternité.
D’un seul coup, notre oreille perçoit des sons qu’elle n’entendait plus. Notre cœur reçoit des messages qui lui étaient étrangers. Nos yeux traversent la grisaille
apparente pour déceler chaque lever du jour. Nous découvrons des visages qui se perdaient dans l’anonymat ou l’éphémère. Et nous nous surprenons, jusque dans l’inquiétude, à ressentir
en nous les battements de l’Amour et de l’espoir, à redonner de l’importance à de petites choses et à les éclairer d’une autre lumière qui vient, non pas des éclairages artificiels du monde
mais de l’intérieur.
Mais que serait cette vie quotidienne si elle n’était, par la force que Dieu nous donne, ensemencée de confiance ? Si la confiance n’appartient ni aux vertus dites
cardinales – justice, tempérance, prudence et force – ni aux trois grandes vertus théologales que sont la foi, l’espérance et la charité, elle est essentielle à tous moments de l’existence comme
une véritable clé de la vie relationnelle et de l’équilibre personnel.
Que ferions-nous sans la confiance ? De fait, elle est indissociable de l’Amour dont elle traduit l’engagement radical autant que les capacités de pardon et de réconciliation.
La confiance ne fait pas de bruit, elle ressemble souvent à un filet de lumière qui traverse discrètement les nuits de l’épreuve, ou au chant de ce rouge-gorge, dont parle le poète, qui s’élève à
l’instant où l’on croyait tout perdu…
La confiance est l’arme la plus fiable contre les tentations de découragement. Elle vient démonter les logiques de la fatalité et s’oppose à l’inéluctable ou au désespoir. Elle
n’aime pas la grandiloquence et n’est jamais autant elle-même que lorsqu’elle est réduite à l’essentiel : un battement du cœur, une main tendue ou l’irradiation d’un sourire. Elle puise en
permanence aux sources mystérieuses de la vie. Et c’est là qu’elle manifeste son imprévisible audace, celle qui la rend aussi résistance que le roc, face à la friabilité de tant d’autres
sentiments.
La confiance ne craint pas le paradoxe d’être d’abord confiance en soi. Parce que, malgré les mille raisons que nous pouvons avoir de nous sous-estimer, nous devons nous rappeler
que nous sommes toujours aimés par quelqu’un et que, lorsque ce quelqu’un est Dieu, tout redevient possible. Tout peut renaître et se réorienter sur une voie nouvelle.
La confiance est au cœur ce que l’eau est à la terre craquelée par la sécheresse. Elle lui rend sa fertilité. Lorsque nous sommes bousculés par tant de turbulences, de changements
ou d’inquiétudes sur l’avenir, ne doutons pas des ressources infinies qui demeurent au plus secret de nous-mêmes. Ces ressources, ce flôt de vie, ne viennent pas de nous-mêmes et pourtant,
nous en sommes responsables. Ils sont la trace permanente de l’acte créateur de Dieu. Avec son aide et appuyés sur sa fidélité, gardons confiance…
3. Des yeux ouverts sur le monde. Le terrain de
choix et le sujet d’observation privilégiés de tout chroniqueur, a fortiori lorsqu’il a une conscience spirituelle vive de sa mission, ce sont tous les champs non seulement religieux mais
culturels, sociaux, politiques et scientifiques du monde présent et de la société dans laquelle il vit. S’il s’agit d’être des veilleurs et des éveilleurs, comment ne pas placer notre regard, non
pas sur la hauteur, hors de portée des événements, mais en plein au cœur de la cité. J’aime citer ces paroles du prophète Habakuk :« Je tiendrai bon à mon poste de garde, je
resterai debout sur les retranchements » (Ha 2,1 ; Is 21,8). Mais ce poste de garde est, dans notre cas, au
centre de la mêlée. Non sans risques d’être touchés mais avec, au moins, la certitude de ne pas échapper à ce qui fait la vie quotidienne de nos contemporains.
Il n’est pas un jour sans que les informations qui nous sont transmises, mêlent en permanence tous les registres. De l’actualité politique aux multiples faits divers, de la
violence ou des drames de la guerre aux tragédies personnelles, des accidents aux découvertes scientifiques, du sport aux variétés. Et comment éviter ces enchaînements successifs ?
Je me souviens de ce soir où nous venions d’écouter un reportage réalisé pour rappeler la catastrophe de Tchernobyl, en 1986. Le présentateur interrogeait, dans la foulée,
l’écrivain Yves Paccalet, auteur d’un ouvrage au titre provocateur : L’humanité disparaîtra, bon débarras… Le débat portait sur les risques que fait courir au monde l’armement
nucléaire. Lorsque, sans transition, le présentateur annonça avec un sourire : «Bien ! Passons au football… ». J’avoue avoir eu comme un froid sans le dos, en pensant que nous nous
habituions à engranger – souvent avec indifférence - les informations successives, tout en frôlant en permanence les pires menaces sur notre existence quotidienne…
Sans dramatiser, et en prenant un peu de recul par rapport à l’ensemble de ces événements qui nous touchent, nous sentons bien qu’aucun ne nous est étranger mais que c’est en
fonction de ce que nous vivons concrètement que nous leur prêtons attention. Si je reviens un instant au travail du chroniqueur, qu’est-ce qui va orienter son choix ? Et comment aborder le
sujet - lorsqu’il sera déterminé – sachant que son approche doit être brève, retenir l’intérêt des lecteurs sur le message à transmettre, sans porter atteinte à l’objectivité de ce qui est
évoqué ?
Il est difficile de hiérarchiser l’importance d’événements dont nous sommes souvent partie prenante. En dehors des sujets proprement religieux, sur lesquels nous reviendrons dans
un instant, je retiendrai trois grandes catégories : les questions éthiques, le domaine social au sens large et tout ce qui relève de la paix dans le monde.
Par rapport aux questions éthiques, je prends l’exemple du Téléthon et de ce qui concerne le respect de la vie, du commencement à la fin, en passant par le clonage ou les
manipulations génétiques. Nous sommes, sur ce terrain, en débat constant entre les traditions religieuses ou philosophiques et les progrès scientifiques au service de l’humanité. Nous n’avons
pas, au nom de l’Evangile à faire obstacle à la recherche ou à asséner une vérité qui ne serait que du côté de la tradition, mais à faire émerger une vérité sur la vie et la dignité humaines.
Vérité qui ne vient pas de nous mais de Dieu. Vérité qui nécessite parfois une parole différente, voire d’opposition, mais qui ne doit jamais nous faire oublier – modèle du Christ oblige – que
l’amour sait aussi prendre des risques.
Par rapport aux questions sociales, il s’agit bien sûr d’être sensibles aux conditions de vie, aux nombreux cas en augmentation, d’exclusion, de véritable misère, souvent à notre
porte, à la solitude et à l’isolement qui conduisent tant de nos proches à la démission ou au désespoir. Là encore c’est bien la fidélité au message d’amour du Christ qui détermine l’action et
l’engagement des baptisés, solidaires et partenaires de toutes les initiatives qui rassemblent les forces vives de la société, sans distinction de croyance ou de culture.
Par rapport à la paix dans le monde, nous savons combien les efforts réalisés aux différents échelons de la communauté internationale et des confessions religieuses, semblent, en
permanence, effacés ou réduits à néant par une violence meurtrière et des massacres multipliés. Et pourtant… les artisans de paix ont été dans l’Evangile l’objet d’une béatitude :
« Heureux les artisans de paix… » (Mt 5,9). Je reste absolument persuadé que cette béatitude doit demeurer notre horizon et mobiliser toutes nos énergies.
Nous devons croire à la paix de toutes nos forces et ne jamais baisser les bras. Mais il nous faut comprendre que les artisans de la paix n’auront plus une minute à eux, pas un
instant de répit. Leur mission est à proportion des provocations du mal et de la mort. Mais elle puise sa raison d’être dans un Amour que rien ne pourra vaincre et qui viendra à bout, tôt ou
tard, des réseaux les plus subtils ou les plus sauvages de la peur.
4. Au nom de l’Evangile. Ce point est
étroitement lié au précédent. Il aurait d’ailleurs pu le précéder, tant il est vrai que la pertinence de ce regard sur le monde, dont nous venons de parler, est due à notre fidélité à l’Evangile
du Christ. Il s’agit bien ici de mettre en évidence ce qui fonde la foi commune des chrétiens. Le roc sur lequel s’appuie leur témoignage, le souffle qui les renouvelle et les pousse constamment
vers l’avant. Une bonne proportion des thèmes retenus pour mes billets ont une dimension œcuménique. Et c’est sur ce point que je voudrais insister maintenant en prenant appui sur l’affirmation
bien connue de saint Paul aux Corinthiens : Nous portons ce trésor dans des vases d’argile… » (2 Co 4,7).
Ces paroles de l’apôtre traduisent bien le paradoxe de cette longue et difficile marche entreprise, pour retrouver la communion visible, entre les confessions chrétiennes dont
l’histoire a vu la séparation progressive. L’argile et le trésor… La fragilité du contenant et l’inestimable prix du contenu… Car dans le cas présent c’est bien le contenu qui compte. Or le
contenu c’est l’eau vive… L’eau vive de l’Evangile. L’eau vive ou le vin nouveau, comme vous voudrez… Ce vin dont Jésus nous dit qu’il fera tôt ou tard éclater les vieilles outres… « À
vin nouveau, outres neuves… » (Lc 5,38).
Si nous faisons une rapide radiographie de l’œcuménisme contemporain, nous constatons deux choses. D’abord la multiplication maintenue des vases ou des outres portant le même
trésor, souvent dans des directions différentes. Mais aussi la présence en chacun d’inquiétantes fissures.
Le réflexe peut être alors de s’occuper davantage des vases et des outres que du trésor, sans se douter un seul instant que c’est la puissance de la vie qui met à mal les
structures porteuses… La puissance d’une Parole que nous ne pouvons ni contenir ni limiter ni cadrer parce qu’elle une source débordante d’Amour et de liberté.
Qu’attendons-nous, chrétiens, face aux urgences présentes que révèlent tant d’événements et d’appels dispersés, pour faire aboutir sans trop tarder cet irréversible et grand
mouvement d’unité qui a – contre tous obstacles et résistances – marqué le siècle achevé ?
Le miracle permanent, que seul peut expliquer la grâce infinie de Dieu, c’est que l’eau jaillissante a débordé de nos vases pour se répandre dans l’immense
vasque de l’unique Eglise et ne nous pas toujours attendu pour fertiliser des terres entières… Imprévisible action de l’Esprit de Dieu et présence du ressuscité qui nous précède si souvent sur
tant de routes où nous peinons en portant séparément nos vases…
De fait, pour quelqu’un d’attentif – comme l’est le chroniqueur – aux moindres petits signes qui expriment la vie, le mouvement, les avancées, bien des choses
importantes se jouent, dans le christianisme contemporain, hors champs des caméras, des grands médias ou des premières pages des journaux. Bien des choses se jouent au nom de l’Evangile. Nous ne
pouvons pas laisser dire n’importe quoi sur la situation du christianisme ou du catholicisme en France. Je reviendrai dans un instant sur cette dimension catholique de notre foi mais j’ai
encore en tête ma réaction à la lecture, voici deux ans, d’un article où un journaliste déclarait que « le catholicisme français était exsangue.. ». Mon sang ne fit qu’un tour et mon
billet fut rédigé en un temps record…
D’abord pour m’opposer à la vue réductrice d’une analyse confondant allègrement tous les niveaux et incapable de voir la différence entre une crise conjoncturelle et
un effondrement. Qu’il y ait crise à différents degrés de l’institution, pourquoi le nier. Encore que l’Eglise soit, par nature, si familière des crises qu’elle les a toutes traversées depuis
l’origine sans qu’ait jamais été altérés le souffle et la pertinence du message évangélique.
N’oublions d’ailleurs pas que l’annonce de l’Evangile du Christ est une œuvre permanente et la mission toujours renouvelée de l’Eglise et des communautés chrétiennes
à toutes les phases de l’histoire. Elle n’est jamais bouclée et s’inscrit dans le développement de l’humanité, avec d’autant plus d’intensité que les mutations culturelles et sociales sont
rapides et parfois déconcertantes. Les changements de société, les nouvelles questions posées, la modification des références, les ruptures de transmission et l’ébranlement des grandes
traditions marquent inévitablement la vie de l’Eglise sans que soit affecté pour autant le fond de sa mission : conduire au Christ et ouvrir la voie qu’il trace aux hommes et aux femmes
d’aujourd’hui.
Je cite souvent le conseil de Jésus à ses disciples, après la rencontre avec la Samaritaine : Levez les yeux et regardez; déjà les champs sont blancs
pour la moisson! (Jn 4,35).
5. La célébration de la foi. Un certain
nombre de billets sont, bien évidemment, consacrés aux principales fêtes du temps liturgique et à différents types de célébrations. J’ai toujours, personnellement, beaucoup insisté sur
l’importance de la liturgie, sur sa dimension festive, sur le fait que notre foi n’est pas uniquement une affaire de formules mais qu’elle se célèbre, qu’elle se vit et qu’elle s’exprime avec
toute la richesse symbolique du christianisme.
J’ai souvent constaté que beaucoup de chrétiens perdaient le sens profond des grandes célébrations ou des temps liturgiques, à force d’y participer par habitude ou sans
mesurer combien chacune des ces étapes disait quelque chose d’essentiel, non seulement sur l’histoire du salut mais sur notre propre vie. Parmi les incontournables que sont la fête de Pâques, le
temps du Carême qui la précède - et dans lequel nous sommes engagés - l’Ascension ou la Toussaint, j’en ai retenu deux auxquels j’accorde, personnellement, une importance prioritaire pour notre
vie spirituelle et pour la mission de l’Eglise. Le temps de l’Avent et la Pentecôte.
Le temps de l’Avent est un peu le grand portail de chaque nouvelle année liturgique. Un nouveau cycle est engagé. Etrange contraste entre ce qui recommence à rythmes réguliers et
notre existence qui, elle, poursuit irréversiblement sa course vers le terme.
Il y a pourtant en chacun de nous, mystérieusement inscrit au secret de ce qui s’altère, une réalité d’autant plus stable qu’elle est en perpétuelle renaissance. C’est une part de
nous-mêmes qui défie effondrements et ruptures. C’est une source intarissable à laquelle nos pouvons boire et près de laquelle nous retrouvons le goût de vivre aux heures d’épuisement. Elle est
la trace de Dieu qui renouvelle toutes choses et défie, en nous, les blessures du temps qui passe ou des épreuves qui nous abîment. Nous sommes, en dépit du mouvement fou qui nous emporte, placés
à tous moments sous le signe de l’initial. Et toute issue devient passage et accès à ce qui peut être en permanence reconstruit.
C’est précisément ce que nous disent la célébration du temps de l’Avent et le message des prophètes qui le jalonne. Ils nous réapprennent à désirer et à attendre. Ils ouvrent notre
cœur à ce qui est à venir. A l’instant où nous sommes tentés, par lassitude ou peur, d’affronter le présent, de nous replier sur le passé, ils nous obligent à orienter notre regard vers
celui qui ne cesse de venir et de nous orienter vers de nouvelles terres à habiter et de nouveaux défis à relever.
L’Avent est un grand coup de vent dans nos voiles et peut les redresser si nous les avons trop vite pliées… Alors que nous sommes environnés par la mort, il nous annonce une
naissance. Alors que nous sommes résignés, il ouvre un temps de confiance. Alors que nous sommes immobilisés par l’habitude, il nous fait créateurs.
Naître et renaître chaque jour, à chaque instant. Aucune nuit ne se succède à elle-même. Il n’est point de ténèbres qui ne soient déjà traversées par un chant matinal, rappelant
que Dieu dit sur chacun de nous, même en plein désarroi, une parole de création. Notre existence est genèse. Le grand portail de l’Avent ouvre sur tous les possibles de notre vie. A l’instant où
la nature se prépare à l’hiver, la foi redécouvre l’audace des premiers enfantements…
Quant à la fête de la Pentecôte, est-elle vraiment pour nous ce souffle de liberté venu de l’Esprit-Saint et qui fait de nous ces veilleurs et ces témoins, évoqués dans le titre de
mon intervention ?
La Pentecôte nous rappelle et nous fait vivre la démesure de l’Amour libérateur de Dieu, sa force renouvelante, sa puissance créatrice, sa lumière guidant, aux
instants inattendus, nos pas et nos destinées. Parole tenue que celle de Jésus aux disciples inquiets et sceptiques : « Quand viendra le Défenseur que je vous enverrai d’auprès du
Père… quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière… » (Jn 15,26 ;16,13)
Après la résurrection, les disciples étaient toujours enfermés, les portes étaient verrouillées, les cœurs et les intelligences
aussi. Mais le vent a déraciné la peur. Les mots fragiles sont devenus paroles de feu. Les chaînes ont été brisées. Et tout cela, non pas une fois mais des milliards de fois, jusqu’à ce jour où
nous sommes, nous aussi, emportés par ce souffle. Si nous lui résistons, pour de multiples raisons, sachons qu’un jour, quand et comme Dieu le voudra, son Esprit tourbillonnera au plus secret de
nos cavernes pour nous pousser dehors… Liberté oblige… C’est bien là la grâce de la Pentecôte et la fidélité du Père…
6. De la singularité catholique. Il s’agit
davantage ici d’événements qui marquent la vie interne de notre Eglise ou de nos communautés chrétiennes. Si l’ensemble des chroniques s’adresse plutôt à un public large, multiculturel,
voire multiconfessionnel, il peut être important parfois de faire comprendre le catholicisme de l’intérieur. Mais pour ce faire, j’ai souvent privilégié des événements à dimension universelle ou
ayant, au moins, un retentissement large, même si ces événements étaient institutionnellement marqués par la griffe catholique – si je puis m’exprimer ainsi…
Il y a donc, en conséquence, peu de références à ce que l’on pourrait appeler la pastorale de proximité, à la vie des paroisses, à la dimension diocésaine ou aux mouvements
mais plutôt des éléments de réflexion sur ce qui peut situer l’Eglise catholique dans le champ mondial ou au cœur des questions de société. Plusieurs occasions, par exemple, nous ont été données
de revenir sur les répercussions qu’a pu avoir la mort de Jean-Paul II et sur la portée universelle de son témoignage, bien au-delà des débats internes.
Bien au-dessus des mêlées dans lesquelles se jouent parfois les décisions immédiates ou les inévitables fonctionnements d’appareil, le choix de ce pape a eu sur bien des plans des
accents prophétiques. Choix d’une parole forte et radicale enracinée dans l’exigence évangélique. Interpellation capable de déstabiliser au plus haut niveau, directement ou indirectement, ce qui
menace l’équilibre du monde et la dignité des personnes, ce qui s’oppose à la vie reçue de Dieu.
On pourra épiloguer à l’infini sur l’unité paradoxale, en lui, du souffle libérant et de la rigueur doctrinale, ou sur la priorité résolument accordée à la mission universelle du
successeur de Pierre, un fait s’impose : le Pape Jean-Paul II aura donné, à sa charge de pasteur suprême de l’Eglise et à son ministère d’unité, une dimension à la mesure des immenses défis
de notre temps.
Je me souviens aussi de cette lettre traduisant l’inquiétude d’un catholique obligé – selon ses propres termes –de choisir entre les dogmes de l’Église et la liberté du
croyant. J’en cite ici le passage le plus fort : « Si le Christ est venu nous apprendre à vivre en aimant, comment accepter que l’on nous demande avant tout de suivre point par point une
doctrine dont la formulation paraît tellement éloignée de l’audace évangélique ? ». Je vous fais partager ici quelques unes des réflexions que je lui envoyais et qui furent l’occasion
d’un billet intitulé Le dogme et la liberté.
Le dilemme dogme/liberté ne date pas d’aujourd’hui et nous savons la difficulté rencontrée pour concilier la simplicité de l’acte de foi et son contenu. Il est vrai que les grands
convertis sont plus souvent conduits vers Dieu par une ouverture subite et imprévisible du cœur que par les méandres de la logique ou du raisonnement. Mais il est également vrai que beaucoup de
grands témoins spirituels nous ont appris à traverser du regard les mots les plus difficiles ou les plus opaques, pour trouver la source qui coule beaucoup plus près de nous que nous ne le
croyons.
Dire Dieu, parler de Dieu, a toujours été l’objet d’un grand paradoxe : celui du lien constant entre le silence et la parole. La foi est un immense réservoir de confiance et
d’Amour, indissociable des milliers de canaux qui constituent l’intelligence humaine, fière de chercher, de comprendre, de construire, d’élaborer, de se mesurer par tous les moyens possibles au
grand mystère de l’invisible rendu visible, au grand mystère de la création. Mais alors, plus nous irons, plus il nous faudra voir les mots et les choses en transparence.
Trinité, Rédemption, Salut, Morale, Église, sont des concepts formulés et compris lentement au cours des siècles. Ils ont parfois donné naissance à des dogmes qui n’ont
jamais, de fait,étouffé la liberté du croyant. Des dogmes qui peuvent encore dire le plus profond de la foi, à condition de les éclairer de l’intérieur et de dépasser leur fragilité pour traduire
ce qu’ils signifient.
Jésus lui-même nous en donne l’exemple. Aimer, pour lui, n’était pas n’importe quoi et, lorsqu’il utilisait des images dans les paraboles, c’était pour nous dire autrement ce
qu’était en réalité le Dieu de paix, de miséricorde et de lumière. Et si nous considérions les dogmes comme des paraboles ? Avant de condamner les mots, si nous mesurions leur saveur cachée et
leur puissance contenue ? Comme le font les poètes et les saints...
Il m’est aussi arrivé de parler de la singularité catholique à partir des événements que sont les conciles, les synodes, les conférences épiscopales, de chez nous mais aussi de
tous les continents. Il y a là une véritable parole adressée au monde sur toutes les grandes questions qui préoccupent nos contemporains…. Une parole libre, de la part de Dieu…
7. Quelques figures marquantes. Je veux
parler ici – le choix est difficile – de ces multiples visages d’hommes et de femmes qui, à différents titres, ont marqué leur temps. Qu’ils soient ou non religieux convaincus, artistes, acteurs
de la vie sociale ou intellectuelle, saints ou modèles sur d’autres plans, des hommes et des femmes dont la l’existence a imprimé des traces et ne nous laisse pas indifférents.
Ce n’est pas sans raison si ces figures marquantes constituent mon dernier point. Ces hommes et ces femmes traversent pratiquement tous les domaines évoqués jusqu’ici et je prends
le risque, sans les classer en catégories mais en mélangeant volontairement leurs différents registres, de les nommer tous, fût-ce brièvement. Tous ont disparu, mais leur souvenir peut être
évoqué en une petite litanie finale à dimension humaine, comme une symphonie multicolore.
Bruno Chenu, ce religieux journaliste et théologien, homme de dialogue, ouvert aux multiples résonnances des cultures et des traditions spirituelles. Il se disait, au service de
l’Eglise, en situation constante d’urgence prophétique…
Roger Schutz, le disciple exposé. Devenu par toute sa vie un symbole puissant d’unité, de rassemblement et de convergence de toutes les forces vives que diffuse en chacun la
présence infinie de Dieu. En deçà et au-delà des barrières et des clivages religieux et confessionnels.
Mère Térésa, la bienheureuse des pauvres, dont le témoignage a touché l’humanité entière par la radicalité de son don, qui a manifesté ce qu’il y avait de plus fort dans l’Evangile
du Christ. Quel témoignage de sainteté et de proximité tout à la fois ! L’Amour de Dieu manifesté…
L’abbé Pierre, l’homme d’Emmaüs, parole forte et libre jusque dans la complexité des structures politiques et sociales. Mais aussi, résolument du côté de ceux qu’il défendait,
fût-ce dans ses paradoxes ou ses fragilités. Obstiné de la part de Dieu. Fidèle au nom du Christ.
Charles de Foucauld, le témoin de l’absolu de Dieu auprès des plus éloignés. Déjà artisan d’un dialogue entre culture et religions. Persévérant dans sa mission malgré obstacles et
soupçons. Ces obstacles qui, malgré son témoignage de sainteté, demeurèrent après sa mort…
Jean Sulivan, prêtre écrivain, un guide des grandes profondeurs, mettant souvent à mal l’institutionnellement correct, mais avec une audace prophétique incomparable. Ses
interpellations traduisaient une responsabilité spirituelle en plein vent. Parole de feu et d’amour…
Paul Ricoeur, l’honneur de la philosophie, un géant de la recherche, un explorateur du long pèlerinage de la pensée. Ce chrétien de tradition protestante avait une envergure
exceptionnelle, au service tout autant des enjeux essentiels de société que des profondeurs de l’existence.
Françoise Sagan, énigmatique et provocante, l’écrivain à la tristesse ciselée… qui écrivait pour vivre, pour continuer de vivre, en arrachant à la mort ou au non sens chaque
lettre, chaque mot, chaque instant créateur. Un peu de soleil dans l’eau froide... Mais il y avait le soleil…
Raymond Devos, et son humour quasi-pascalien… Peut-être, comme quelques autres, inattendu dans cette liste. Et pourtant… Les mots étaient pour lui des miroirs de l’être, comme les
couleurs d’un peintre ou les notes d’un musicien. Devos ou le réalisme de l’invisible…
Claude Nougaro, le sculpteur de verbes, un artiste du seuil. Homme du rythme et mélodiste de talent, savourant chaque mot comme on déguste un grand vin. Il réussit à imposer sa
marque inimitable à d’autres traditions et d’autres cultures musicales.
Et puis il y eut les 250 ans de la naissance de Mozart. Mozart l’immense, une de ces étoiles - dans le royaume de la musique - d’autant plus fulgurante que leur intense lumière est
brève. Le génie à l’état pur et l’alliance, toujours mystérieuse, entre la vision et les épreuves de la vie.
Comment oublierai-je, en conclusion, celle à qui cet ouvrage est dédié et dont je ne puis oublier ni le visage ni le témoignage ? France Quéré, l’écrivain et théologienne
protestante, trop tôt emportée par la maladie, elle aussi passionnée par l’écriture, la densité de vie, la vérité des personnes et les chemins de crête. Elle m’a appris, dans l’expression de la
pensée, le contraste entre la retenue et le courage. Cette vérité dont parle la 1° lettre de saint Jean, et qui n’est autre que le Véritable, Jésus le Christ.
La petite litanie est terminée, et les plus inattendus tiennent la main, sur l’autre rive, de ceux qui les ont mystérieusement guidés vers la lumière.
Je reprendrai tout simplement, en conclusion, les quelques mots du billet qui a donné son titre au livre et à mon intervention : Chaque jour qui se
lève.
Nous ne pouvons nous défaire de cette énergie de fond qui nous pousse vers l’avant, l’en-avant, ce qui – même caché ou encore méconnu – rassemble et concentre nos raisons d’espérer
et de croire en demain. Nous sommes paradoxalement poussés par ce qui nous attire. Et ce qui nous attire, que nous l’exprimions ou le récusions, c’est la lumière. Qu’elle nous vienne d’ailleurs
ou de nous-mêmes, mais la lumière…
La lumière n’est certes qu’un mot mais tous ses synonymes ou les expressions qui la traduisent indiquent un sens commun : ce qui permet de voir, ce qui éclaire, ce qui
oriente, ce qui aide à discerner. A travers les mille événements de nos vies personnelles ou de l’histoire que nous contribuons à tracer. Lumière que distinguent les yeux ou le cœur.
Manifestation et aspiration de l’intelligence ou de l’amour…
Dans toutes les formes de la prière, mais aussi dans la projection souvent déstabilisée de l’artiste, dans les changements que nous opérons en permanence, dans toute recherche,
toute résistance au malheur, à la misère ou à la mort, il y a un appel de la lumière… Pas étonnant qu’elle soit associée à ce qu’il y a de plus haut ou de plus noble dans l’existence et que, pour
les croyants, elle soit une caractéristique sinon un attribut de Dieu…
Mais l’essentiel, c’est bien qu’elle ne disparaisse jamais, qu’elle précède la nuit, qu’elle lui succède et que, d’une certaine façon, elle l’éclaire. Je pense au psaume :
« La ténèbre n’est point ténèbre devant toi, la nuit comme le jour illumine » (Ps 139,12).Chaque jour qui se lève précipite nos raisons de ne pas céder à la résignation ou à
la démission. Tout peut à tout moment être entraîné dans un mouvement de renaissance. Mais également, aucune existence ne peut être condamnée définitivement au nom des dérives qui ont pu la
marquer un jour.
Avez-vous remarqué que les couleurs du ciel à l’aube ou au crépuscule sont étrangement semblables ? Serait-ce un clin d’œil de la nature pour nous rappeler que les portes de
la nuit ne sont pas si éloignées que cela de celles du jour ? Que la proximité de la fin ou l’angoisse d’un regard sur le passé sont mystérieusement ensemencés par la confiance en ce qui
peut encore et toujours advenir et se renouveler…
Le grand jésuite et visionnaire, Pierre Teilhard de Chardin, lui aussi l’un de mes maîtres auquel je dois tant, écrivait à la fin de l’un de ses premiers essais Terre
promise : Le Chemin se fera sous nos pas. Ce qui nous suffit, c’est de savoir que, devant nous, la Voie est libre…. J’irai vers l’Avenir, plus fort de ma double foi d’homme et de chrétien,
car je l’ai entrevue, du haut de la montagne, la Terre promise…
Texte de la conférence reproduit avec l'aimable autorisation de Monseigneur Dupleix